• Wahiba Khiari Nos silences

    Nos silences, de Wahiba Khiari (Ed. Elyzad, 2009, Prix Senghor 2010)

     

    Deux voix féminines trouent l’Horreur terroriste

    Voile du corps, résistance de l’esprit

     

    Deux voix de femmes croisées, étouffées, se détachent de leur corps meurtri, de la douleur de la chair, de la mort qui,  dans les silences angoissants des nuits terroristes guette à tout instant, démembre les rêves et rampe dans les consciences. Des voix sans visage, sans timbre, sans nom, sans territoire nommé si ce n’est celui désormais qui habite la décennie noire et rouge des années quatre vingt dix et celles d’après, en cours, toujours. Deux narratrices, deux générations, au cœur de la tragédie terroriste, forent, chacune avec son « je » intime, les tréfonds d’elles-mêmes,   par l’écriture du moindre souffle de la vie qui n’appartient désormais qu’aux « encore-vivants » tant l’identité du pays et de ses habitants est d’apprivoiser la mort,  neutraliser le corps, le jeter, l’oublier, s’en défaire pour n’exister que dans la tête, si elle n’est pas coupée, survivre aux démons dans une sorte de profond coma afin de tout oublier au réveil. Pourtant, les deux jeunes femmes avaient tout pour cueillir le bonheur à pleine main. L’auteur-narratrice, professeur d’anglais dans un lycée, est promise à une belle carrière d’enseignante. Mais, c’est déjà le glas qui sonne, funeste, sur le pays. Les FV ( Frères Vigilants) ainsi que les nomme par dérision, Tahar Djaout, impose le hidjab aux femmes, endoctrinent les adolescents, ses élèves, qui la menacent de mort. Malgré la peur ambiante et les lâchetés multiples, l’enseignante résiste à L’Oeil omniscient mais c’est comme se battre contre l’hydre à sept têtes. Le mal a souillé les racines du pays, défait la trame du métier ancestral et tous les espoirs nourris tombent en déshérence. L’une de ses élèves, seize ans, voilées pour conquérir la liberté d’étudier, aime la lecture et attire son attention. Une complicité livresque, cachée, mais si forte et passionnée, se crée entre l’enseignante et l’élève qui lit des textes qui poussent à penser plutôt qu’à imaginer le prince charmant. Elle a lu « Les Misérables » de Hugo et n’a pu résister aux assauts des misérables tortionnaires.

    La jeune élève s’est battue contre sa famille, dans la campagne, pour continuer ses études. Une tante, providentielle, mariée sans enfants, lui offre le gît et le couvert. Mais dans une ville où personne ne peut jurer d’être encore en vie le lendemain, le mari de la tante a été mystérieusement assassiné. La jeune fille rejoint la maison familial. Elle quitte le lycée pour rejoindre la maison familial dans la campagne infestée d’ogres des mauvais contes, où les habitants retiennent leur souffle afin de mieux écouter le silence de la nuit duquel surgissent les bourreaux. Au lycée, on s’inquiète un temps de son absence mais combien d’absentes n’ont pas donné signe de vie en ces temps meurtriers ?

    La jeune narratrice est d’abord évoquée par l’auteur-narratrice puis elle prend la parole dans un déchirement d’une écriture comprimée à l’extrême, étouffée, d’une brièveté et d’une densité émotionnelle insupportable. Le recours à une syntaxe syncopée  constitue l’esthétique remarquable de ce roman si dense en même temps. Cette  forme littéraire brève « est une forme d'écriture dont l'origine remonte même à celle de la littérature. L'écriture lapidaire, l'inscription dans un matériau difficile à travailler exigeant un maximum de concision, a une origine matérielle dont les conséquences furent, dès le départ, importantes,  sur la forme de l'écriture elle-même.

     Les possibilités offertes par la stratégie de la brièveté, qui garde en son fonds un caractère de sacralité oraculaire, sont multiples.  La brièveté est un appel, un signe, une piste, un choc qui donne à penser. Elle est liée à ce que nous pourrions appeler la démarche « originelle de l’écriture », lorsque celle-ci est liée à un processus pulsionnel, mais également novateur. En effet, les formes brèves sont liées à l’exercice du pouvoir  de la parole lorsque cette dernière en est à son surgissement, avant qu’elle ne soit complètement inscrite dans les rets de la socialisation, qui la stabilisent et la rendent « plus accessible » (Alain de Montandan, Université de Clermont-Ferrand cité par l’universitaire Yamilé Haraoui Ghebalou dans un article sur La forme brève chez Tahar Djaout).

    La forme brève choisit par Wahiba Khiari est  liée à la cruauté de la parole, à un besoin de signifier de manière frappante et efficace l’Horreur afin de na pas la diluer et surtout décentrer le lecteur des affres vécues par l’adolescente.  

    L’horreur décime sa famille : « Cette tête qui bascule. Ces foulards qui glissent, ces cheveux qui s’éparpillent, ce cou fragile qu’on déshabille. Et le bruit de la lame sur cette chaîne en argent ». Elle a été enlevée par les ogres de la forêt, violée lors de mariages improvisés. La victime ne raconte l’horreur dans son événement extérieur. Il est dans le souffle putride du bourreau, chaque jour différent contre son corps qu’elle veut dissocier d’elle-même. Ce n’est qu’un corps. Une féminité souillée qu’elle refuse car elle ne lui appartient plus : « Je pars. Je quitte mon corps. Je l’abandonne à mon bourreau, le sien mien. J’essaie de me dissocier de mon corps. C’est son affaire. Il n’avait qu’à être plus fort, il n’avait qu’à être mâle (…) Je bloque ma respiration pour ne pas sentir son odeur. Je souffle mais n’inspire pas. Je veux m’évanouir, perdre connaissance, ne lui laisser que le corps. Je réveille alors l’autre douleur, je repense à ma famille, je repasse les images et les cris. Je calme une douleur par une autre plus forte »

    Tandis que la narratrice de l’Horreur neutralise son corps livré en pâture aux ogres, l’auteur-narratrice quitte le pays mais son corps à elle est aussi soumis à d’autres douleurs physiques, une série d’opérations chirurgicales, comme autant d’ablations dues à l’angoisse, au déracinement forcée, à la pensée de la disparition de cette jeune élève qui la taraude et dont elle ignore le sort, même si elle le devine, le pressent au point de s’y identifier : « Je suis fatiguée, j’ai peur de finir par étouffer avec elle dans ce trou à vermine que j’ai moi-même creusé. Je suis tout aussi coupable que ces hommes qui la violent ». Les deux corps sont mutilés, dans le trou noir des violeurs et sur une table chirurgicale. Reste le corps textuel ? En est-il indemne ? «  Ecrire, c’est aussi entailler la chair pour tatouiller l’indélébile mémoire » L’un est souillé mais organiquement entier, l’autre, angoissé, soumis au scalpel. L’une porte l’enfant du viol, l’autre d’un bonheur craint. Si l’auteur-narratrice a pu échapper au drame, fuir ailleurs et connaître une certaine forme de bonheur, elle en porte tout de même les séquelles, comme sa voix, son écriture, ses confidences.

    Sur le plan graphique, le récit de l’adolescente est mis en italique et se love, en de courts passages dans celui de l’auteur-narratrice auquel il fait corps.  L’auteure narratrice porte une double douleur : celle de la jeune fille et la sienne propre.. Mais, à mesure de la progression du roman, les deux voix, distantes au début du récit, puis, se répondant en écho, se rejoignent dans la douleur de leur « je » pulsionnel même si, l’une, libérée des camps de la mort est dans un hôpital en proie à une autre souffrance : l’enfant du viol qui va naître ; l’autre, dans son exil,  savoure les joies de la maternité crue à jamais perdue.

    Les dernières pages du récit glissent vers la réalité politique : le droit accordé aux femmes violées dans les maquis d’avorter, la concorde civile, un discours politique qui, faut-il le relever, dépare l’esthétique du roman en l’achevant sur le ton  le  commun des témoignages militants.

    Rachid Mokhtari

    Ecrivain journaliste

      


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