• Noura Bensaâd, Quand ils rêvent les oiseaux l'essentiel d'une vie se loge dans l'instant

     

     

    Lecture

     

    Quand ils rêvent les oiseaux, Nouvelles de Noura Bensaad ( Ed elyzad,Tunis, 2009, disponible en Algérie)

     

    Tableau d’écritures fragiles…

     

    Dans les huit nouvelles qui composent ce recueil, Noura Bensaad entraîne le lecteur dans l’intimité quotidienne d’êtres dont le cours de l’existence a brusquement, parfois violemment changé. Les métamorphoses physiques, psychologiques, affectives deviennent elles-mêmes des personnages…

     

    Plasticité du mot, instants fugaces d’êtres emportés dans l’oubli de leur métamorphose, scènes où la morosité de la vie quotidienne se mue en une impalpable fantasmagorie qui éveille des amours éteintes mais jamais oubliées, des instantanés d’existences, somme toutes banales, surprises, au fil des huit nouvelles qui composent ce recueil, dans leur singulière intimité.

    « Alice » est l’une des nouvelles qui en donne le ton, fructifie l’imaginaire entre l’esthétique féminine dans sa représentation picturale en mouvement dans sa fixité même et la vie trépidante d’une jeune femme qui ne cesse de travailler, jusque dans ses lieux intimes, qui ne cesse de dérouler ses cheveux telle une Schéhérazade des temps post-modernes. Alice, qui donne son prénom de conte de fée à la nouvelle, est absorbée par son travail « Alice posa ses lunettes, éteignit son ordinateur. Ses yeux pleuraient des petites larmes brûlantes. Trop d’écran, trop de fatigues. Elle bascula contre le dossier de la chaise».  Elle est si fatiguée que son visage qu’elle découvre dans le petit miroir n’est plus le sien « celui d’une étrangère » à laquelle elle sourit pourtant ? Se peut-il que cette jeune fille du tableau exposé dans ce café-galerie  de la rue du Sentier perdu soit à son image, son modèle pictural ?

     

    Tableau de peinture ou scène de vie réelle ? Elle qui avait grandi dans le culte du travail et de l’effort se laissera-t-elle enfin goûter à la contemplation d’un tableau de peinture « posé sur un chevalet ( qui) représentait, vue de dos, une femme à l’allure jeune, aux cheveux noirs et bouclés. Sans s’arrêter, Alice emporta avec elle la vision de la jeune femme comme une photo volée que son cerveau aurait nettement enregistrée ». Et, cette « vision du tableau de la jeune femme lui avait laissé une si forte impression qu’elle en avait été intriguée » d’autant que, dans sa vie routinière, effacée, « sérieuse et discrète », point de place à la fantaisie. Est-ce son double rêvé, fantasmé ? L’art comble-t-il la solitude d’êtres anonymes, comme Alice qui vit dans l’oubli de ses métamorphoses, de ses rides physiques et mentales ? La jeune fille du tableau n’a pourtant pas de visage, elle a, comme elle, une abondante chevelure, une allure de jeunesse. Le peintre, son créateur, il est là, devant elle et elle se plaît à imaginer une idylle picturale qui, par toutes les rêveries qu’elle nourrit, est plus vivante que sa vie vouée au travail et à la rectitude. Cette belle et touchante nouvelle, sans histoire, très musicale dans son refrain pictural, invite le lecteur à une contemplation intime d’un visage féminin entre sa réalité du miroir et sa représentation  en une œuvre picturale.

     

    La peinture, la plasticité du corps tient une grande place dans ce recueil. La nouvelle « Le passeur », c’est un peintre des « lieux » de mémoire, ceux d’êtres anonymes qui passent à travers le vertige du temps pour venir se fixer sous la magie de son pinceau. Pour ce  « passeur » de vies, les lieux ne sont pas « des murs », des espaces physiques, mais autant de mémoires, de vécus, qu’aucune peinture ne pourrait en fixer les rêves, l’horloge du temps et celle des passions. Mais la rue revit toujours de ses instants et le peintre n’est pas enfermé dans son atelier. Il puise sa matière, ses formes, ses couleurs de la vie des passante)s : «  Il peut dessiner n’importe où et dans n’importe quelle posture. Debout sur le trottoir, adossé à une colonne, assis sur la table d’un café ou sur le capot d’une voiture. A n’importe quel moment de la journée, en n’importe quelle saison ». 

     

    Ces nouvelles peignent en sourdine la tragédie d’êtres défaits dans leur vécu dans le silence des mots là où les mêmes situations provoquent la violence, la rancune, la rancœur, la versatilité. Rien de cela dans « Des pas dans l’escalier »  Dans cette nouvelle, le visuel cède sa place à l’ouïe tendue, celle d’une femme dans son lit, les oreilles tendues aux pas de…son ex-compagnon qui rentre d’un voyage. L’aime-t-elle encore au point de deviner aux bruits de ses pas son humeur, sa fatigue, son empressement, sa gaieté ?  Cette image sonore hitchcockienne par son côté suspens vire à l’humour dans la plus angoissante situation d’un homme et une femme, si proche mais si lointain l’un de l’autre…

    « Poupée Jolie » et « Océane » sonde la béance des traumatismes psychoaffectifs de leur personnage respectif avec, toujours, cette écriture que l’on dirait candide, fragile mais si dense pour dire, dans la magie du conte, les puits mentaux, les vertiges, les visions de personnages eux-mêmes fragiles, si attachants dans leur fugitif passage d’une nouvelle l’autre, leur fuite d’eux-mêmes, un peu comme le font les oiseaux chassés de leurs nids. L’impression, la sensation, les touches picturales confèrent à ces nouvelles « féminines », courtes, concises dans les flashs de vie qu’elles saisissent d’un trait de plume, de pinceau, leur force esthétique.

     

     

     L’Entretien

     

    Noura Bensaad : « L’essentiel d’une vie se loge dans l’instant »

     

    Dans cet entretien, Noura Bensaad explique la relation intime  entre ses récits et le rêve. A propos de ses personnages féminins, elle se défend d’être féministe.

    Les personnages que vous mettez en scène sont, pour la plupart, féminins. Peut-on y voir un côté féministe ?

    Un côté féministe, non. Je n’adhère pas à tous ces mots en « iste » qui impliquent une idéologie ; d’ailleurs est-ce qu’on dit « masculiniste » ? Même s’il a pu arriver que mon être féminin soit brimé ou blessé je pense qu’il vaut mieux essayer de dépasser ce qui risque de nous enfermer dans une identité figé et/ou réductrice pour s’épanouir de toutes les façons. Ce qui n’est pas toujours évident parce qu’en face, il y a l’autre, qui tente souvent de vous figer ou vous réduire.

     

    Noura Bensaad : Les drames que vivent les personnages sont surtout psychologiques, intimes, individuelles et pas du tout liés aux problèmes extérieurs et collectifs. N’est-ce pas l’un des traits dominants du genre de la nouvelle ?

    Oui, certainement mais je nuancerai le « pas du tout » par « en partie ». Je dirai que leur drame vient plutôt d’une inadéquation entre leur être intérieur (ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes) et leur être extérieur (ce qu’on leur demande d’être ou la façon dont on les perçoit). Ce qui est valable surtout ici pour les personnages féminins. Par exemple, le drame ou plutôt la tragédie de Poupée Jolie s’explique par le fait qu’elle est condamnée à ne pas vivre librement, elle finit par être victime du désir de possession des hommes (je précise à ce propos que c’est une jeune femme qui vit sa sexualité de manière très naturelle, désinhibée et non pas une prostituée comme l’ont pensé certains critiques « hommes !, ce qui en soi est déjà révélateur).

     

    Peut-on également  lire ces nouvelles comme un roman composé de plusieurs scènes liées par cette tension psychoaffective qui y domine ?

    Non, je n’y vois pas la trame d’un roman même si les nouvelles sont liées entre elles par le même esprit. Ces personnages sont complètement indépendants l’un de l’autre. 

     

    L’une des nouvelles la plus longue de toutes, « Alice » associe intimement la peinture et l’écriture, la fantaisie et la rectitude. Une autre « Le passeur » est un traité sur l’usage de la peinture. Vous êtes plus « picturale » que « narrative ». Qu’en pensez-vous ?

    J’ai un peu du mal à répondre à cette remarque. On a assez souvent dit que mon écriture était visuelle, presque cinématographique. Je pense que cela vient du fait qu’il m’importe surtout d’exprimer l’essentiel d’une existence et pour moi cet essentiel se loge dans l’instant. Je procède un peu comme le peintre lorsqu’il capture un moment précis pour le restituer sur sa toile. Cela peut sembler curieux mais  même si je peux apprécier certains tableaux, je n'ai pas une passion particulière pour la peinture. D'ailleurs le côté très pictural de la plupart des nouvelles de ce recueil je l'ai découvert en lisant les critiques.   

    Comme je vous l'ai dit mes histoires sont en relation très étroite avec le rêve, elles sont des rêves éveillés et le rêve est-ce que ce n'est pas essentiellement des images? Il faut  peut-être voir là leur lien avec la peinture.

     

    Il y a un aspect « conte » dans votre écriture. Mais le conte dont il s’agit n’est pas fait pour faire dormis les enfants mais pour les tenir en éveil  (« Traversée », « Soledad »)

    Vous me rassurez, il y a donc bien du narratif dans mon écriture ! Le conte n’est pas fait du tout pour endormir les enfants, bien au contraire et ils le savent bien.

     

    L’écriture est introspective. Ne puise-t-elle pas sa force d’impressions, de sensations,  d’émotions ?

    Peut-être. Je crois que le lecteur peut répondre mieux que moi à cette question.

     

    Votre roman L’Immeuble de la rue du Caire et votre autre recueil de nouvelles Mon cousin est revenu procèdent-ils de la même démarche esthétique ?

    Non, pas du tout. Ces deux livres sont réfléchis, ils partent de l’observation d’un milieu, le narrateur est distancié. Alors que Lorsqu’ils rêvent les oiseaux est le recueil de récits qui ont surgi du plus profond de mon imagination.

    Note et propos recueillis par Rachid Mokhtari

     

     


    Tags Tags : ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :