• yamilé Ghebalou Haraoui: Liban, une guerre civile et des identités mutilées

    Liban, de Yamilé Ghebalou-Haraoui ( ed. Chihab, 2009)

     

     

    Acteurs de la guerre civile au Liban, Omar, garde de corps, tireur d’élite algérien, Esmet Nour, une jeune libanaise qui vole au secours des enfants victimes du conflit, Kamel, la figure de proue, le Da’i, qui prône l’union et la tolérance, se rencontrent plus dans leur propre tragédie que par les nécessités du conflit.

     

    Une guerre civile et des identités mutilées. 

     

    Liban, tel est le titre géographique du récent roman de Yamilé Ghebalou-Haraoui, universitaire, spécialiste des littératures africaines, qui a déjà publié deux recueils de poèmes Kawn ( ed Dahleb) et Demeure du bleu ( ed. Hibr) ainsi qu’un recueil de nouvelles Grenade ( ed. Chihab). Liban est son premier roman dont la fibre poétique est aussi fine et ciselée que celle de ses précédentes plaquettes. Terre élue de poètes, quoi de plus attendu que Liban transporte la tradition esthétique de l’Orient. Ce qui l’est moins, en revanche, est le fait que c’est sans doute la première fois qu’un écrivain algérois situe la trame narrative d’un roman hors de l’ex-métropole, la France, ou autre pays faisant partie des pays anciennement colonisateurs et dominants.

    Avec ce roman, l’auteur change de trajectoire géographique à la littérature algérienne trop souvent collée aux lieux de l’Histoire coloniale plutôt qu’à une géopolitique nouvelle et dont l’actualité interpelle le monde arabe et maghrébin du 21ème siècle. En effet, peu d’écrivains algériens, des fondateurs (hormis Mohamed Dib) jusqu’aux plus récents, toute langue d’écriture confondue, ont placé ou placent leur littérature dans un pays autre que ceux de l’Occident. Est-ce pour cette raison que les romans de Yasmina Khadra, pour ne citer que L’attentat, ont connu un succès éditorial ?

    Liban se veut donc une rupture du cadre géographique et historique du roman algérien. Et, plus encore, une rupture esthétique dans la construction des personnages.  La trame narrative se déroule au Liban, à Beyrouth, lors de la guerre civile des années mille neuf cent quatre vingt. Omar, le protagoniste, d’origine algérienne, est un garde du corps professionnel, un tireur d’élite qui, après avoir bourlingué à Tunis, Paris, se retrouve au cœur du conflit au Liban non par patriotisme mais comme une sorte de mercenaire étranger à la cause. A ce titre, il est garde du corps de Kamel, une figure de proue Druze, un Da’i, un idéaliste qui prône, avec ferveur et dévotion, dans un mysticisme qui échappe à Omar, l’entente des parties en conflit. Il est assassiné et Omar porte dans sa conscience cette mort, se reprochant, lui tireur d’élite, de n’avoir pas pu le protéger dont c’était la mission, pourtant.

    A son contact, et tout au long du récit, Omar qui ne connaît que le langage des armes, s’humanise en quelque sorte, se remet en question, doute, pénètre l’idéal de Kamel, tout entier tendu, au-delà, du conflit armé, vers une sagesse insaisissable, une utopie salvatrice, une prophétie démiurgique.  Est-ce au contact de Kamel, personnage charismatique, l’impénitent Da’i qu’il redécouvre, ressent, ses origines, jusque-là éparpillées, défaites, oubliées dans le jeu mortel de la gâchette facile. Au cœur du conflit, le spectacle quotidien de la mort violente, il se rappelle alors sa ville « maternelle », le drame de son enfance et celui d’un pays meurtri par le terrorisme.

    Ce tireur d’élite essuie un cuisant échec, celui de n’avoir pu éviter la mort de son Maître. Le sens même de sa profession de garde du corps, sans état d’âme, est remise en cause. Comme pour se racheter ou aller lui-même au défi de la mort, il accepte une mission périlleuse. Servir de garde du corps à Esmet Nour, une jeune libanaise richissime qui décide au péril de  sa vie, de jeunesse pourtant comblée, branchée aux dernières réclames de la mode, d’aller dans les montagnes libanaises, sauver des enfants parqués dans des camps, otages du conflit. La mission est dangereuse. Omar le sait. Mais les paroles de Kamel ont donné un autre sens, une autre épaisseur à son existence.

    Au  terme de la mission, le convoi qui a réussi à délivrer quelques enfants est pris dans une embuscade. Esmet Nour et les enfants s’en sortent. Omar est aux premières lignes de la défense. Il est mortellement blessé.  Conçoit-il la mort comme une délivrance ?

    Omar, Esmet et Kamel porte, en chacun d’eux, des blessures intérieures communes dans une situation de guerre désastreuse, sans objectifs précis, sinon celui de l’intolérance. Dans l’actualité qui les emporte dans ses événements, ils se retrouvent face à eux-mêmes, déclinent leur identité cachée, une intériorité vraie. Dans de nombreux passages en italique, le lecteur lit ces personnages à travers leur « je » respectif, déconnecté de la matérialité du conflit.

    C’est en ce sens que cette rupture s’énonce dans la construction littéraire de ces personnages qui, loin d’être des protagonistes « utiles », idéologiques, servant de moteur à la guerre, vivent une autre tragédie, la leur. Esmet Nour n’a pas eu d’enfance malgré la sollicitude de ce parent richissime. Elle se lance corps et âme dans le sauvetage des orphelins de guerre. Comme elle, Omar, n’arrive pas à oublier le malheur maternel dans son pays qui « tue » au point où lui-même est devenu « tueur professionnel ». Kamel, dans sa ferveur, a vécu une cassure des origines. Il a plaidé pour l’union, la tolérance au cœur de la désunion et de l’intolérance, des « identités meurtrières » (Titre de l’essai d’Amine Malouf sur ces questions) . Situés hors des déterminismes idéologiques, ces personnages de Liban donnent à réfléchir sur la place de l’humain dans l’inhumain, d’une poétique dans la tragédie, d’une esthétique qui replace l’homme dans ses interrogations au moment où il fait face à de fausses certitudes.

    Cette quête de l’humain, de ses désarrois, de ses violences mais aussi de ses appels à l’union et à la tolérance trouvent leur expression dans son précédent receuil de nouvelles Grenade paru aux mêmes éditions.

    L’auteur, maitre de conférence à l’université d’Alger ( Bouzareah) a écrit de nombreux articles dans des revues spécialisées dans les littératures africaines.

    rachid mokhtari


    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :