• RABIA ZIANI Portrait d'un écrivain racé

    Rabia Ziani : Pédagogue et homme de lettres

     

    Portrait d’un écrivain racé

     

    Huit romans, douze nouvelles publiées dans les journaux, une encyclopédie pédagogique et didactique en direction des jeunes et moins jeunes, un essai à paraître sur la littéraire universelle ( y compris l’écriture algérienne) et un jardin à cultiver toujours, au détour d’une phrase, à l’affût d’un mot. Voilà sa carte de visite. 

     

    Par Rachid Mokhtari

     

    Cet écrivain racé, de la haute montagne, pédagogue chevronné, Rabia Ziani n’appartient pas seulement au patrimoine littéraire maghrébin, africain. Par son érudition, ses dons de communiquer par la craie et l’écrit intime, la bonté et l’autorité, l’imaginaire collectif et le savoir conquis malgré la misère des origines, il projette dans le futur une œuvre romanesque peinte aux eaux-fortes,  dans la luxuriance végétale de son jardin, après les rigueurs des hivers de la migration adolescente, des résistances à la colonisation. Encyclopédie vivante, comme il aime à se peindre, Rabia Ziani, icône d’une école exemplaire, auteur d’une œuvre romanesque puisée aux sources fécondes de la culture populaire algérienne mais aussi aux tourments collectifs et individuels, est un tâcheron de l’écriture. Mais, dit-il, il faut avoir vécu pour noircir des pages vierges ou blanches. Et quelle vie !

     

    Né un seize novembre 1933 d’un père paysan et d’une mère au foyer, à Aït Smaïl, dans l’ex-commune mixte de Draâ-el-Mizan, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Tizi-Ouzou, l’enfant Rabia fait l’école primaire et celle des Pères Blancs de sa région. Une région de piémont  qui connaît à cette époque, dans le contexte de la Seconde  guerre mondiale, l’émergence de figures du nationalisme algérien et des premiers maquis de la résistance à la colonisation. A quinze ans, le Certificat d’Etudes Primaires ( CEP) en poche – un luxe pour un indigène de cette époque- Rabia Ziani n’échappe pas aux routes maritimes familières et familiales. Il embarque pour la France où est installé son frère aîné à Paris. Fier d’exhiber son diplôme, il connaît ses premiers déboires en cette année de 1948, dans une métropole à peine sortie, en ruines, de l’Occupation. Le frère aîné qui sait de quoi est faite Lghorba ne veut pas entendre parler d’études. Il faut travailler dur, gagner son pain et celui de la famille restée au pays. Trois moins après son arrivée, le moins de juin 1948, il quitte Paris, pour Valenciennes, sur la frontière franco-belge. Il fait tous les métiers auxquels étaient rompus ses compatriotes : manœuvre en bâtiment, s’initie à la peinture au pistolet, garçon de café… Mais il ne perd pas de vue ses  études. Il prend des cours du soir et se distingue par ses facultés mnémoniques et son intelligence vive. Il pousse, malgré les peines endurées, jusqu’au brevet élémentaire. Dans son entourage, celui que l’on surnomme, désormais, Maître, il ne passe pas inaperçu.

     

    Mais sa percée foudroyante dans les études est arrêtée net. Il est appelé sous les drapeaux en tant qu’indigène français. Incorporé, il est affecté à Miliana, dans le peloton des sous-officiers. À ce moment aussi, il s’initie aux techniques militaires, se documente et est gradé Sergent avec, en perspective, la prestigieuse école militaire des officiers de Saint Mixant. Pour son érudition et son sens de l’organisation, il est affecté à la trésorerie au moment où le gros du peloton est dirigé vers les Aurès. 1954 éclate et Rabia Ziani arrive au terme de son incorporation. Aux honneurs de l’école des officiers, il choisit la résistance ardue des maquis, chez lui, à Aït Smaïl. Moussebel en costume cravate, il se marie et participe aux premières actions de la résistance locale. Mais la passion pour les études est plus forte que tout. Il s’inscrit à l’Ecole Universelle et prépare son baccalauréat par correspondance. La journée, il s’escrime avec l’algèbre, la géométrie, savoure les romans de Victor Hugo, les poésies de Musset, la nuit, il s’arme d’une pioche pour, avec ses compagnons, aller détruire un pont ou couper la route aux convois militaires. En cette année 1956,  le courrier qu’il reçoit de son école « française » est mal vu par ses compagnons. On le lui signifie. Le fougueux Ziani voit rouge. Il annonce à son épouse qu’il a trouvé du travail à Alger.  Il voulait apporter son savoir à la Révolution et voilà qu’il est soupçonné de fomenter un mauvais coup. À Alger, commence une autre aventure qui le mène tout droit vers la concrétisation de son rêve d’enfant, subjugué par ses anciens maîtres d’école, des normaliens imposants.

     

    Après un détour dans l’administration des finances et un stage d’administrateur de banque, le voilà nommé instituteur au Clos-Salembier en 1960, à la Cité Nador où il rencontre celui dont il a lu tous les romans : Mouloud Feraoun. Titularisé haut la main, il est nommé directeur d’école. Où ? Habitant alors Birmandreis, un jour de printemps, avec son épouse, il visite Crescia, après Douéra, Souidania, dans l’actuelle Wilaya de Tipaza. Un bourg tranquille, des champs à perte de vue, des villas cossues des anciens colons. Il tombe sous le charme. Il y est  resté en poste en 1964 tant et si bien que, en 2010, le mois de juin, alors que nous cherchions son domicile, un homme, la soixantaine bien remplie, nous dit avoir été son élève et se fait un plaisir de nous indiquer son domicile. En ces années mille neuf cent soixante, Rabia Ziani, immanquablement féru de pédagogie, de la mission d’enseigner, de communiquer l’instruction et le savoir, sillonne la région, organise des formations accélérées d’enseignants, pilote des stages pédagogiques, des cours d’alphabétisation pour adultes, dirige de main de maître son école, supervise les examens scolaires, la Sixième, le Brevet d’Enseignement Général (BEG) et le baccalauréat. La fougue de servir son pays par la voie royale, celle de l’école, est restée inextinguible.

     

    Dans la vie d’un homme, des cassures guettent, comme une mauvaise saison des récoltes. Rabia Ziani a oublié les héritages familiaux et il en est dessaisi de son vivant. Alors, l’homme de la craie, de l’instruction publique, pénètre l’univers angoissant de l’intime : l’écriture. Des centaines et des centaines de pages pour déverser sa douleur, écrites dans son jardin, un manuscrit de mille  pages qui n’eût été la vigilance de sa fille, aurait été la proie des flammes.  Il le reprend, le fignole et le soumet pour la première fois à la lecture avisée de Mouloud Mammeri alors directeur du CRAP à Alger qui, au terme de son expertise du manuscrit, l’encourage en cette année 1971-1972. Huit ans plus tard, une partie du manuscrit est publiée en roman sous le titre Le déshérité aux éditions Sned, en 1981. L’ouvrage, tiré à cinq mille exemplaires, est épuisé l’année de sa parution. Rabia Ziani, le romancier et le nouvelliste est né. De 1981 à 1996, il publie coup sur coup un roman et contribue aux journaux et revues de l’époque, El Moudjahid, Horizon, Algérie-Actualité, Révolution Africaine. Il est couronné à deux reprises du prix de la meilleure nouvelle. L’impossible bonheur,  La main mutilée, Et mourir à Ighil , Amère victoire, aux titres évocateurs de ces cassures, de la douleur, d’une dépossession, seront suivis de deux romans dans lesquels Rabia Ziani retrouve sa sérénité de jardinier avec Nouvelles de mon jardin et Ma montagne.

     

    Les journalistes et critiques littéraires remarquent ses premiers pas dans la littérature.  Dans son Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française ( Ed. Karthala, 1984), Jea            n Déjeux écrit après de brèves indications biographiques de Rabia Ziani : « Le déshérité ( Alger, Sned, 1981, 303 pages), est un roman plus ou moins autobiographique écrit avec beaucoup de passion, dit l’auteur «  avec beaucoup de souffrances ». Il était parti pour écrire un roman fleuve ( 600 pages) en 1970-1971. Seule la première partie a été retenue. Raïs, le personnage principal, est un ambitieux, au retour du maquis. Le roman est fait de nombreux retours en arrière et l’auteur a voulu trop dire dans un style qui verse rapidement dans la monotonie ». Pour sa part, la journaliste attitrée du journal Horizon, dans une de ses notes de lecture sur Nouvelles de mon jardin, sous le titre Charmes bucoliques ( Enal, 1985) dans la rubrique Lettres, datée du 26 février 1986, une année après la parution du roman, écrit à propos des personnages de ce roman : « Ecrire est une confession pour Ziani et dans son livre, si l’espoir de la vie rétrécit au fur et à mesure des jours qui s’écoulent et des nouvelles qu’il adresse à Belaïd, Rachid, le nouveau campagnard, vit très fort la nature et l’Humanité. Dans sa correspondance « à sens unique » d’ailleurs, il décrit à Belaïd, resté coincé dans le cercle étroit de la ville, la lumière, le charme bucolique incomparable… »  Leila Nekachtali  termine son article par une critique de bon aloi : « S’il y a un manque d’action et d’effets de surprise, le choix des mots est en accord avec la nature qu’ils décrivent et ils traduisent si bien la sensibilité d’un homme. »

     

    Ces mots, amoureusement greffés comme les arbres fruitiers de son jardin, Rabia Ziani les fait dire à son personnage de Ma montagne, Rachid Mohand Ouali, ce nouveau montagnard, émetteur de Nouvelles de mon jardin à son ami récepteur Belaïd resté en ville : « Je savoure la volupté d’écrire, la lutte patiente contre la phrase qui se raidit puis s’assoupit, l’attente immobile, l’affût d’un mot (…) Je suis de ceux qui préfèrent les écrivains qui, dans un style clair, me font retrouver le monde où je vis, qui peignent ce qui m’entoure… »

    Une autre tragédie, collective, le surprend à Crescia où la nouvelle de l’assassinat de son jeune ami Tahar Djaout, vient assombrir la luxuriance de son jardin, havre de paix.  En 1994, il prend son cartable bourré de manuscrit et rejoint son fils à Paris. Il y écrit Le secret de Marie publié aux éditions L’Harmattan en 1995. L’homme, qui n’en est pas à son premier combat, rentre chez lui, à Crescia et se fie des dangers. Humain trop humain, il est parmi les siens, près de son école, à laquelle il a consacré trente-quatre ans de sa vie d’adulte et l’idéal de son existence sur terre.

     

    Nombre d’extraits tirés ou adaptés de ses romans figurent dans les manuels scolaires de l’école primaire et du collège en ces années mille meuf cent quatre-vingt,  édités par l’IPN ( Institut Pédagogique National) du Ministère de l’éducation nationale. Le maître d’école, le romancier, le nouvelliste, ne font qu’un dans la même passion d’écrire pour instruire et d’écrire pour fructifier l’imaginaire…

    A l’ouverture prochaine du SILA 2010, ne manquez surtout pas la présentation de son essai, du haut de ses 77 ans,  De la littérature universelle attendu aux éditions Dahleb.


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