• Nabile Farès "Il était une fois l'Algérie" (Ed Achab, 2010) Au pays des ogres

    Il était une fois, l’Algérie, « conte roman fantastique » de Nabile Farès (Ed. Achab, Alger, 2010)

     

    Au pays des Ogres

     

     

    Nabile Farès vient de publier, pour la première fois en Algérie, un texte où le conte et la chronique politique se côtoient.  Le pays magique des histoires pour enfants se transforme en une réalité politique « ogressale ».  Dans ce texte, l’auteur continue d’explorer dans son œuvre littéraire l’écriture de la blessure.

     

    Par rachid Mokhtari

     

    Il était une fois, l’Algérie pénètre ou sonde les profondeurs dévastées du substrat mental de tout Algérien ( de tout citoyen du monde) tant ce qui y est dit, raconté, confié, écrit, exorcisé, révélé dans sa démesure psychique, énuméré aussi dans ses incalculables tragédies -  crimes, assassinats, massacres, viols en tous genres, amoncelés, télescopés, sédimentés et sans cesse recommencés,  palimpseste de l’Histoire contemporaine de l’Algérie, d’un pays, d’une terre sans pays, exsangue -  se donne à lire tel un volcan de mots, de paroles en éruption.

    Le « Il était une fois, » est le prélude à rebours des Milles et une nuit, sauvages, dans lesquelles Shéhérazade, la mythique conteuse, n’a pu sauver sa tête, coupée, tranchée, par le Roi qui ne peut se suffire de ses distractions de palais.

    Dans Il était une fois, l’Algérie, le conteur-narrateur est un aide-soignant dans un service d’aide psychologique, familier des récits des rescapés de l’horreur des massacres du terrorisme islamiste.

    La syntaxe est abondamment énumérative, cascades d’un pays-bazar,  d’un « pays qui tue » qui aligne, sur une phrase, hachée de virgules,  l’assassinat du premier ministre des affaires étrangères, dans l’hémicycle de la toute jeune république de l’Algérie   indépendante, Mohamed Khemisti, le massacre colonial du 8 mai 45, la tuerie du 15 mars 62, celles d’Octobre noir, du Printemps noir, de la décennie noire.  Noirceurs d’une saison florale, d’années d’anéantissement, d’incendies de villages, de forêts,  mépris d’hier et d’aujourd’hui : «    « à cause de la Hogra. Le mépris, qui mettait en danger la vie même ; mépris à l’origine, non d’une simple injustice, d’un arbitraire, mais de l’incendie des écoles, du massacre de journalistes, de femmes, d’hommes, qui faisaient d’elles, d’eux, des encore-vivantes », des « encore-vivants », des étrangères, des étrangers, dans le pays même où elles, ils, moi-même, nous-mêmes, étions nés » (p.28).

     

    Slimane Driif, un des principaux  peronnages ( tendre et respectueux), journaliste, revient dans son pays et rencontre Selma Bent Chaïd, enseignante de français avant qu’elle n’ait   échappé à un massacre terroriste dans son école, sous le préau où deux enseignants ont été égorgés, à Blida : « La salle de classe était encore allumée, lorsqu’ILS surgirent dans la cour ; elle se souvient des phares qui éclairaient  les ténèbres de cette nuit…Elle ne pouvait parler qu’à grand-peine de ce qu’elle avait vu, entendu, lors de la mise à mort qui avait eu lieu ce soir-là dans la cour et de l’enlèvement survenu le lendemain matin. J’ai vu le couple assassiné devant moi. J’ai voulu crier. Aucun son n’était sorti de ma bouche ». (p.29) .  Elle a fui avec sa fille Tania, adolescente de quatorze ans, frappée, depuis, de mutité.  Selma   revient le lendemain de la tuerie  à l’école d’où elle est  enlevée puis emmenée  dans la forêt des Ogres. Violée. Les Ogres l’ont abandonnée. Enceinte d’eux. Elle avorte d’eux aussi. Elle est recueillie dans un hôpital    qu’elle quitte, où Slimane Driif, enquêtant sur les disparus, retrouve sa trace. A-t-elle disparu  dans le tremblement de terre de Boumerdès où  Slimane Driif est menacé de saisie de son carnet de note par un ministre en visite sur les lieux. Tant de disparus et la question des « disparus » est ici posée dans son énigme politique avant de réapparaître, dans une dimension ironique,  à la fin du récit, dans les propos railleurs du gendarme, à l’adresse du journaliste qui lui montre une photo « de vie » de Selma,

     

    Des ogres …à visage humain ?

    ILS ? Qui sont-ils ? Pourquoi font- ILS peur, tuent-ILS ? Plus que de simples terroristes, ce sont des Ogres qui vénèrent un dieu de sang, « dieu mêlé à tout ce sang » (p.32), des ogres qui croient en Dieu ? Ceux qui habitent les contes ne l’évoquent pas. Ils font peur aux enfants, abaghezniwel ghoul.  Les Ogres qui vinrent, dans les ténèbres, dans cette école, assassiner un couple d’enseignants, tiennent, éveillés, les nuits d’Horreur, vraies, celles-là, les enfants à tuer, à dépecer. Alors, ils dérogent à la pédagogie du conte : ils ont peur de dormir bien que « … Des bouches d’enfants partaient à la recherche de corps, de seins qui les auraient accueillis, d’Ogresses et d’Ogres qui contrairement à leurs coutumes, les auraient nourris » (p.70) . Ici, le conte ne fait pas dormir. Il tient en éveil ; en alerte.

     

    Dans la tête de Slimane Driif , les Ogres des contes qui soi-disant dévorent les enfants et Ceux qui ont déferlé sur l’école de Selma, qui les égorgent pour de vrai se confondent à des nuances près: « Il pensa ( alors)  à ces histoires d’enfances qui se répétaient, qui, aujourd’hui, le surprenaient : les mêmes morts, à peu de chair près ; dans les mêmes lieux : le village des enfants tués ! Qui est l’Ogre qui se délecte ? Non, ce ne sont ni des princes ! Ni des émirs ! Ni des… ! Ni des prédicateurs ! S’insurgeait Slimane. « Ce sont des ogres. Oui, des Ogres, dit le djinn » ( p.71). Nabile Farès qui a consacré des travaux de recherches universitaires sur la figure de Tériel ( l’ogresse) dans la littérature orale kabyle, joue habilement sur ce parallèle métaphorique. D’où la récurrence du mot « Ogre » sorti de son contexte d’oralité pour être accolé, intimement, aux événements, aux faits meurtriers du terrorisme islamiste  comme dans cette phrase : « Le village ne s’appelle plus Tbhirin, mais le village des Ogres qui tuent »  (p.47)

     

    L’image fantastique  de Ces Ogres  interroge le concept de la  « la banalité du mal » de Annah Arendt : «  Tous les Ogres ne sont pas si sanguinaires ? » (p.76 ) …Certes des Ogres. Il hésitait sur le mot… Humain  (p.76) pour terminer sur cette sentence : « L’Homme est devenu un Ogre pour les siens ». Les hommes, tous les hommes sont-ils des bourreaux, des Ogres en puissance ?   Nabile Farès, en psychanalyste averti, à aucun moment, ne construit une image « humaine » du bourreau, ni n’emploie le mot « terroriste ».

    Les séances de psychothérapie se multiplient car  « Dans la tête de Slimane un pays a explosé » (p. 51),  « La tête de Slimane ressemblait à un tas de chaume que l’on aurait incendié » (78). Tout se passe dans sa tête, au fond de son puits « lbir » autre lieu symbole des contes, qui engloutit, antre de l’hydre ( lafaâ)  à sept têtes. Des hallucinations. Mais, Nabile Farès use de l’ironie dans le référentiel politique du mot « Ogre » désignant, cette fois, ces « régimes bizarres », engeance de l’indépendance :  « …dans ce pays, cette région où des Ogres fomentaient des orgies sur le dos des populations » (p.76) ; « L’indépendance n’a pas donné naissance à un pays, puisque celui-ci existait déjà, mais, plutôt à des régimes bizarres, riches, encore empruntés, clandestins, avides, mordants, insensés,, farouches et, sans doute, inutiles. Des régimes d’Ogres puisqu’ils finiront par se faire peur. Non pas se manger, mais se dévorer » (p.119)

     

    Slimane Driif, dans le troisième et dernier récit, est reçu par son directeur de journal auquel il demande l’autorisation de quitter le pays pour une enquête plus approfondie sur les disparus. Il est assailli par un djinn et un spectre qui pénètrent dans le bureau sous des formes humaines ; moments forts du texte, visions hallucinatoires, magiques, surréalistes,   auxquels Nabile Farès a habitué ses lecteurs dans sa trilogie A la recherche du Nouveau monde.

    Le djinn met en confiance Slimane Driif : «  Voyez-vous, je vous rassure, nous ne faisons pas partie du monde des Ogres » ( p.119)

    Mais, Slimane Driif est tombé au fond d’un puits, non pas ce puits des haltes des caravaniers du désert qui désaltère bêtes et hommes, mais le sien, son gouffre, ses béances. Cette image du puits n’est pas sans rappeler l’outre « noire » métaphore d’identité de Mémoire de l’Absent, viatique nourricier lors des grands voyages, devenue pleine de sang, elle-même ensanglantée .   Selma Bent Chaïd, fille généreuse du Titteri, meurtrie, d’une Algérie dévorée par les Ogres, condamnée pour enseigner la langue des « Kouffars » ( Infidèles) ; Linda obsédée par l’oiseau mort, éventré, dans la tête de son amant, Slimane Driif ; Tania, fille de Selma, adolescente, traumatisée à vie par les Ogres qui ont envahi son école, assoiffés de sang…sont les voix du pays en quête de ses paroles.  

     

    Une esthétique de la « désorigine »

      L’événement sur lequel  est bâti le récit n’est pas narré dans sa chronologie ; il est éclaté en des réminiscences mnémoniques de l’Horreur qui remontent, rejaillissent dans la tête de Selma, Tania, Slimane Driif, le directeur du journal, l’homme de l’hôpital qui les écoute, s’écoute, aussi les djinns, le spectre…Tout cela dans une circularité à donner le vertige. Des lambeaux de mémoire verbale et sémantique, entrecoupés de longues phrases énumératives, de brefs passages, des blancs signifiants. L’onirisme dibien  dans Si Diable veut,  est ici saillant. Le même événement est raconté, tour à tour, par les différents « je » des suppliciés bouleversant  les titres    les  titres de chapitres : 1. Jeudi, 15 avril, 16 heures ( chrono); 2. Les grands départs ( énoncé, constat) ; 3- Mercredi 21 mai : 19h 45, heure locale ( chrono) ; 4 Invisibles, parfois, sont les pluies (énoncé poétique) . Lettre, rapport, discussion, récit pur de l’événement proche du journalisme, mythologie, passages isolés poétisés, analyse lexicale, nombreux épitaphes…, une hétérogénéité de discours qui tourne, sous différentes formes   autour du même fait tragique, traumatisant, comme pour le saisir sous ses différentes facettes, au ralenti, par bribes.  Ce texte sur l’Algérie contemporaine  « conte roman fantastique » met comme sur une scène d’un théâtre tragique une Algérie en quête de sa vérité, de ses paroles, de son Histoire…

     

    Bio express de Nabile Farès

    Ecrivain universitaire, psychanalyste, Nabile Farès est né à Collo, en Algérie, en 1940. Fils de Abderrahmane Farès, Président de l’Exécutif provisoire algérien de 1962,  il participe aux grèves lycéennes de 1956, puis rejoint le Front de libération nationale (FLN), mouvement indépendantiste, puis sa branche armée, l'ALN.
    Nabile Farès est l’auteur d’une œuvre romanesque dense (dont Le Champ des oliviers, Le Seuil, 1972, Mémoire de l'absent, Le Seuil, 1974, L'Exil et le désarroi, François Maspero, 1976, formant la trilogie A la recherche du Nouveau Monde) , étudiée en post graduation dans les universités du Maghreb et de l’Occident.  Son premier roman Yahia, pas de chance ( Seuil, 1970) vient d’être réédité en Algérie aux éditions Achab sous un autre titre « Yahia, pas de chance – Un jeune homme de Kabylie .

     

     

     

     


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