• Ghazza ou la Fascination poétique. Lecture de La maison du Néguev de Suzanne el Farrah el Kenz

    Ghazza ou la Fascination poétique

    Odes à la terre sainte, la Palestine, élégie à la terre natale, Ghazza, complainte de la maison des origines, celle du Néguev, une maison « matrice » du seuil de laquelle s’amorce une violente « désorigine » : l’histoire collective d’un pays occupé, emmuré, le destin intime d’une famille expropriée et jetée sur les routes incertaines d’une errance physique et « intérieure » jamais guérie de l’exil du Néguev maternel, obsédée, toujours, par les valises à refaire dans une Algérie ensanglantée, comme Ghazza, où les fils du pays, réapprennent les réflexes de leurs aïeux sous l’occupation coloniale.

     

    Suzanne el Farrah el Kenz  dans « La maison du Néguev, une histoire palestinienne » dépasse la simple consignation d’une autobiographie, d’une mémoire nue, pour l’inscrire dans une extrême fascination poétique – non politique -  d’un pays perdu, quêté, rêvé, retrouvé, senti, et pas seulement, arpenté dans la mémoire prospective, verbale et sémantique ; une fascination poétique qui n’abdique pas aux tragédies de l’histoire,  donne  force et vigueur aux mots, simples et sincères qui la disent dans un « je » conjugué à l’unisson des attaches séculaires d’un peuple, des peuples qui ont connu et connaissent toujours et encore la déshérence de toutes les « maisons » du Néguev et d’un « je » qui se détache, souverain, par cette fascination poétique même, des discours idéologiques, politiques, nationalistes, pour marquer ses empreintes digitales et nominales dans ses réalités humaines, son humus ancestral, ses odeurs  animalières d’un territoire, d’un toit, d’une porte, d’un seuil…

     

    L’auteure a quinze ans quand, avec sa mère et son petit frère, elle revient d’un riche pays pétrolier où travaille le père, pour visiter la maison familiale, celle du Néguev à Beer Sheva, une localité de Ghazza. Ce retour d’un exil économique vers la maison élue est une première blessure pour la mère qui y a mis tout son amour d’épouse et pour l’adolescente, une dépossession de son enfance. La maison a été violée dans son intimité. La mère qui en connaît le moindre recoin et secret ne se laisse pas intimider par l’intrus « Occupant », un « religieux juif » et force le passage pour une vaine reconquête des gestes familiers et domestiques, s’agrippant aux objets, tournant dans le salon, allant de pièce en pièce, expulsée de son repaire, de ses repères sous le regard médusé  de ses enfants : « Ma mère n’arrêtait pas. Elle était crispée sur son plat, comme tétanisée. On aurait cru qu’elle devenait folle. C’est vrai. Surtout avec ses mains qui enserraient le plat, comme pour le maintenir dans cette position coûte que coûte. Mon frère et moi, on se regardait sans savoir quoi faire. Nous scrutions le moindre de ses mouvements… » 

     

    Devant cette mère si tranquille et si calme, comme aux abois dans « sa » maison, l’adolescente est désarmée. Elle n’a que cette supplique  « O terre ouvre-toi et avale nous ! » tous ! » Le retour est silencieux et la maison devient un « fardeau » pour ces « moughtaribine »  expulsés. Une « OCCUPATION » du lieu intime par laquelle se répercute dans son ampleur celle du pays tout entier : « Je ne sais pas si je comprenais bien le mot mais il me faisait souffrir. Littéralement souffrir ». De cet exil forcé de la Maison du Néguev,  la maison ne s’en relève pas. Elle y a comme laissée une partie d’elle-même, tout elle-même, son âme et les tribulations hors  d’elle, sans elle, l’achèvent bien des années après, à Alger, restée seule, après la mort de son mari et l’exil de ses enfants en France, à Nantes où arrive la nouvelle : « Et puis, il y a cette scène de ma mère, morte, dans la morgue de Bab El Oued. J’avais écarté un bout de drap qui recouvrait son corps devenu cadavre…putréfié, décomposé... Elle était MORTE. Là-bas, si loin, toute seule…Elle avait préparé sa valise rouge, une grande Samsonnite qu’on avait achetée à Damas au retour de l’été 1975. Le fameux été durant lequel j’avais visité la maison du Néguev » comme pour un retour salvateur dans la maison du Néguev. Le père quitte les pays de l’or noir et s’installe avec sa famille en Algérie comme instituteur. La famille est logée sur le site d’une école primaire, une maison en préfabriqué dans laquelle, en dépit des attentions maternelles et des sacrifices de l’instituteur, la vie s’écoule dans les souvenirs du Royaume perdu du Néguev et des nouvelles si proches et si lointaines à la fois de la tragédie du pays dans une Algérie sortie à peine d’une même occupation de peuplement. Pourtant les « moughtaribine »  s’entendent qualifiés de : « foule, foula » ;  « ce qui signifie fève. Nous étions perçus comme des hurluberlus », au moment où les « moughtaribine » sur une terre « amie » apprennent la guerre de 67   qui ravage leur pays dans le souvenir vivace de celle de 48.

     

    L’auteure narratrice trouve ses marques en Algérie. A l’université, elle est immergée dans les mouvements politiques de gauche et rencontre ses compatriotes exilés. Mais elle y rencontre surtout l’amour de celui qu’elle nomme son « Trésor », son époux Ali El Kenz, intellectuel, sociologue, un amour, une union que ne vient pas ternir l’intifadha et la tragédie de Sabra et Chatila de 1982 : « La guerre, j’en regardais les images à la télévision. Insoutenables. La guerre. Sabra et Chatila. Et ma mère qui pleurait. Elle dut déménager en pleine maladie de mon père, encore un logement de fonction, plus misérable que le premier… Mon père était mort. C’était alors le début d’un exil. Encore un exil. Un exil définitif, un vrai ». L’Algérie des années quatre vingt dix, ensanglantée, ses intellectuels fils du pays, ancrés dans leur terre natale comme Tahar Djaout,  étêtés ou contraints à la « valise ». C’est d’abord La Tunisie puis la France, à Nantes où l’auteure apprend la mort de sa mère orpheline du Néguev. Des exils se superposent, se sédimentent, se télescopent : « Le Néguev loin derrière, Alger La Blanche n’est que brume ; Ghazza poussière. Nantes est clean : de l’ennui aseptisé » Mais l’appel –prière de Beer Sheva est comme une prière d’aube d’un muezzin de Jérusalem.

     

    Dans « Ghazza, l’obession-2009 », texte en italique » poétique, élégiaque, l’auteure psalmodie sa ville natale, personnifiée, comme en un retour au « ventre-mère », la ville martyre, la ville héroïque, la ville bombardée, la ville des siens, la ville Sphinx : « Encore Ghaza. Toujours Ghaza. Ghaza de nouveau. Elle revient comme un boomerang. Déterminée à frapper et prête à mourir. Oui, mais elle meurt et vit en même temps. Hostile et accueillante à la fois, meutrie, sanguinolente, la chair en lambeaux. Mais elle crie comme de joie, ma Ghaza. Ma Ghaza ! ». Un deuxième voyage-ziyara au Néguev pour honorer la mémoire maternelle ? Pour transmettre l’héritage du lieu perdu à une autre génération ? L’auteure narratrice n’y résiste pas. Moins par nostalgie, plus par le désir de se retremper dans l’humus de son peuple, des siens  et d’initier son fils aux rigueurs des racines défaites mais toujours vivaces. Elle tient la main à son fils comme le fit sa mère pour elle devant la maison du Néguev à jamais disparue. Elle est devenue au synagogue. Le voyage entrepris est assez agréable avec ses haltes dans des hôtels. L’auteure narratrice ressent « une immense joie » l’envahir dans les rues de Jérusalem malgré le Mur. Pourtant, la fissure est là, une hantise l’habite : « Ma hantise était de passer pour une étrangère. Je voulais qu’ils ( les gens) soient persuadés que j’étais d’ici depuis l’aube des temps, que j’étais l’une des leurs, que je m’étais jamais écartée de leur chemin, que j’avais toujours partagé leurs joie et leurs peines… Que ni mes ancêtres, ni moi-même, n’avions jamais quitté ces lieux chéris, que…., que……cette énumération  de pactes de fidélité trouve son serment dans le pèlerinage au Saint Sépulcre où la  mère et le fils entrent dans la Chapelle de l’Ange. Une prière. «  Jésus n’est pas français, ni danois. Il est Palestinien ». Un pèlerinage à l’origine de ce roman où les mots, les images, la syntaxe émotive construisent cette fascination poétique de la terre palestinienne.

    Rachid Mokhtari

    La Maison du Néguev

    Editions APIC 2009


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